Dès l'apprentissage de la lecture et de l'écriture, Maude Paradis commence à composer de petits récits, des poèmes, et termine deux courts romans avant même la fin de ses études primaires. Déjà fascinée par les excès et la démesure de l'âme humaine, elle crée des monde surnaturels et des récits de science-fiction. Elle découvre les théorie de Freud et de Janov au début de l'adolescence, et ces connaissances sur la psychologie l'amènent à explorer à travers l'écriture l'extravagante beauté de la souffrance de vivre et tous les échappatoires qui l'accompagnent. Un pôle entre l'horreur et la somptuosité de l'aventure humaine se forge dans les élans créatifs de l'artiste, et ces extrêmes sont traduits par une langue explorée, parfois explosée et même inventée, où l'humour est toujours prêt à montrer ses nombreux visages.

En 2019, elle entreprend un baccalauréat en études littéraires à l’Université Laval. Elle obtient en décembre 2020 la bourse d'excellence en création littéraire Jean-Sebastien Pontbriand pour son recueil de poésie "Ton visage est une étoile". Elle a  publié dans Le crachoir de Flaubert et dans la première publication des Éditions Figures.

Les sept ivresses, théâtre

Extrait

 

AUGUSTA Elle s'approche de Mallarmé

Bonsoir, mon cher ami. Il y a fort longtemps que j'ai eu de vos nouvelles, à toi et Marie. Vous me négligez, c'est intolérable!

 

MALLARMÉ Il interrompt sa lecture, et se retourne, l'air ennuyé

Tiens... Mademoiselle Holmès. Les invités de Camille sont particulièrement remarquables de brillance, ce soir, et je ne vous avais donc pas aperçue. Il retourne à son livre.

 

AUGUSTA Piquée dans son orgueil, elle réagit en femme du monde, et ignore la remarque 

Comment va Marie? Sa dernière lettre parle d'un mal de poitrine, qui l'a laissée apparemment très souffrante... Cela explique certainement la raison de l'interruption de la correspondance?

 

MALLARMÉ N'ayant écouté que d'une oreille

Très bien, merci. Votre sollicitude sera rapportée. Il recommence la lecture.

AUGUSTA

Stéphane, que se passe-t-il?

 

MALLARMÉ

Je ne comprends pas où vous voulez en venir, mademoiselle.

 

AUGUSTA

Mais enfin, nous sommes amis depuis des lustres.

 

MALLARMÉ

Ah? Je situe mal de quelle amitié il s'agit.

 

AUGUSTA

Mais...

 

MALLARMÉ

Je crois que Saint-Saëns me demande, veuillez m'excuser. Il commence à s'éloigner en direction de Saint-Saëns.

 

AUGUSTA

C'est à cause de Crapule, c'est bien ça?

 

MALLARMÉ Il se retourne, outré

Pardon? Madame, nous ne sommes pas aux Folies-Bergères ici. Si c'est à mon ami, Catulle Mendès, que vous faites référence avec ce calomnieux sobriquet, je vous prierais de prendre note que je tire moi-même mes conclusions, et qu'un cœur brisé est facile à détecter, autant qu'il doit être protégé d'assauts subséquents. Et maintenant, mademoiselle...

 

AUGUSTA L'interrompant

Elle sait, ta femme, pour Méry?

 

MALLARMÉ

Méry?

 

AUGUSTA

Ne fais pas l'innocent. Je n'ai jamais trompé Catulle. Tu es rapide à juger les autres, alors que tu es capable de bien pire...

 

MALLARMÉ

Vous voulez parler de Méry Laurent? C'est une de vos bonnes amies, je crois.

 

AUGUSTA

Quelle hypocrisie!

 

MALLARMÉ

Quel manque de savoir-vivre!

 

AUGUSTA

Tout Paris est au courant, et il ne reste plus que Marie à informer de tes joyeusetés.

 

MALLARMÉ

Tu es complètement folle?

 

La vie suspendue, théâtre

Extrait

MARIE-REINE LANGLOIS

La première fois qu’il m’a rembourrée d’amour comme il dit. C’était dans le parc Lafontaine. Dans les buissons. Proche du p’tit lac. Ça l’excitait que quelqu’un puisse nous découvrir. Il me disait que je sentais la morue. J’avais les aisselles sèches, comme si toute l’eau de mon corps ne pouvait suffire qu’aux larmes. Un gros chat est venu se coucher sur mon épaule, pour me réconforter peut-être ? Il m’appelait ma brebis. Le père, pas le chat. Il m’appelait sa brebis et il voulait que je l’appelle « mon gros bœuf ». J’essayais de me concentrer sur les étoiles. De me dire que les étoiles existaient, peu importe. Qu’elles continueraient d’exister. Que tout mon monde n’avait pas d’un seul coup implosé. Je ne me souviens pas des autres fois. Seulement que j’aurais préféré devenir brebis, afin de perdre la conscience de son corps sur le mien.

Les placards de Mathilde, roman

Extrait

J’exècre les voleurs de temps.

 

Je suis devenue réparatrice d’âmes. Mon instinct pour le maintien de l'existence m'y a poussé. Comme si réparer d’autres âmes rendait possible ma propre guérison, comme si l’espoir d’être un jour totalement saine d’esprit ne constituait pas une complète utopie. J’écoute, je conseille, j’encourage. Mes élèves, surtout. La fragilité des humains m’émeut. Il y a quelque chose de ténu en chacun de nous. Le noyau de notre essence, chétif et presque muet, se retrouve trop souvent mis au rancart, par honte de le dévoiler au grand jour. Par peur de sortir du placard de notre vraie identité. Et si nous faisions tous notre coming out personnel ? Moi, Mathilde Rebou, je suis juive. Premier placard. Moi, Mathilde Rebou, j’étais une enfant douée. Deuxième placard. Moi, Mathilde Rebou, je dois m’occuper assez l’esprit pour chaque jour oublier le désir de m’enlever la vie. Troisième placard.

Ton visage est une étoile, recueil de poésie

Extraits

Tu es là

Dans le paysage épuisé par mon regard

Entre les mots cueillis à même les hirondelles

Sous la bâche recouvrant les cadavres d'arbrisseaux

Dans la réfraction oblique des jours à venir

Ensemencé dans l'espace

Éparpillé et vivant

 

*

Mes os claquent

En un rythme sourd

J'estompe mon esprit, il devient

Fresque désenchantée

 

Je perçois des milliers de crânes alignés

Mon frère

Éperdu la chamade battant son corps

L'angle aigu

D'un soleil essoufflé

S'accroche aux fers fins

 

La madone n'a plus à offrir

Qu'un sourire fondu

Elle ne répond plus

Aux cris rouges de mon frère

Nous ne mourrons jamais à ces images

 

De St-Ouen dévasté

Ne demeure qu'une vaste nécropole

La suffocation des colonnes

Les vitraux charcutés

 

Le feu épluchera toujours les vivants

Toi, tu braveras le brasier

Et moi, des Ave de paille plein les mains

Et la crainte que tu ne m'embrases aussi

Formidable et impitoyable

Ta force dépasse presque

Ta détresse

 

Tu te cadastres

Tu enduis ton cœur de cendre

Tu cherches à t'éteindre

 

Nous nous consumerons

Imbibée d'étincelles

Notre colère se propagera dans le temps

*

 

 

Fils tendre de mousse

Et doux d'horizon

 

Fils d'hiver scintillant

Sur la plaine tranquille

 

Fils de mes pas hésitants

Dans l'aube pensive

 

Tu fabriques

Des songes de verre

En ta nef embuée

 

Finement

Tu tricotes ta vie

Joli grain de cellule

 

Fils de brindille

Et de fleur de lune

Songe de flocon

Et de clair soleil

Holorimes et poésies formelles, recueil de poésie

Extrait

Holorimes abâtardies

Ô, logique, écueil de mon esprit divinatoire,

 

            haine de mes journées, empathe, éthique,

 

aux loges y cueille : démon, esprit-de-vin; à toi

 

            reine de mes jours, néant pathétique

 

oh là gît seul mon esprit devin.

 

            Notoire haine demi-joug, ne nie pas tes tics,

 

ô longe, cœur de mon prix

 

            divin, au toit dit jaune, empâté

 

au lent jeu des mots,

 

            dis vite, ôte-toi, jeune appât,

 

oh, l’enjeu,

 

             démonise, toi,

 

ô l’ange.